La faille - Lucie Taïeb
 

j’aimerais pouvoir te dire que je n’entends que toi, que ta voix a occupé tout l’espace possible, qu’elle s’est rendue maîtresse de mon esprit, mais son chant n’a pas tenu : je n’entends plus ta voix, je ne me remémore même pas ta silhouette, je ne sais pas à quoi tu ressembles, ni si tu es seule ou seul ou deux ou plus encore, ta brève apparition me permet juste d’affirmer que tu existes ; elle a laissé, aussi, une autre forme de souvenir : j’entends derrière ta voix, je vois derrière ton ombre, une brèche dans le mur du fond, une blessure si profonde que je voudrais tendre ma main pour la panser, la recouvrir de mes lèvres et de mon corps entier pour la guérir, je n’ai pas ce pouvoir, j’entends la faille et tout me manque, je ne suis pas un remède ; je m’y abîme et m’en éloigne.

quand viendra notre heure, c’est mon poing tout entier qui, de la violence immense des impuissants, s’engouffrera dans la brèche, 

j’engagerai mon corps dans vos plaines

Lucie Taïeb - Paris - 2 Septembre 2010
Comme un con les mains vides - Lucie Taïeb
 

- tu saisis, la lucidité s’impose, lorsque tu desserres ton poing crispé :

dans ta main
il n’y a plus rien
dans ta main
il n’y a plus rien

ce que tu crois trouver
crois pouvoir garder pour toi
une fois passé par ta main, disparaît
fond jusqu’à dissolution
ta main ne tient plus rien
ne retrouve qu’elle
vide et souvent souillée
crois-moi
tu devrais faire l’économie de la main
faire entrer tout directement en toi
par tout ce que tu es
maintenant
dans l’immédiat où tu te perds
où tu ne retrouves
que toi
mais
alors
oui
cela revient au même :
ce que tu crois trouver
s’effondre à ton contact
et toi
tu te retrouves
et encore
comme un con, les mains vides,
les yeux comme deux ronds idiots
la bouche comme un rond idiot
et les mains, censées tenir ce qui t’aurait comblé
creuses et formant

zéro

- ce n’est pas l’insatisfaction, qui t’achève, mais l’ouverture exigée, par laquelle, échappée brusque, ce qui te remplit s’épuise
- c’est tout ce que je veux

Lucie Taïeb - Paris - 2 Septembre 2010