22 jours du "Journal de Brigitte Jean'' - Franck Doyen
 

« ...tout journal porte en son sein même
la débilité flagrante du jour qui vient.»
Marc Darcy, Play-off-journal

« tirer un trait
tirer un trait »
C. Tarkos, Le Signe =

 

PREMIER JOUR = brigitte jean écrit se demander comme à chaque fois où cela va finir = si c'est un début et bien et comment = si c'est un début et bien et c'est bien cela et c'est peut-être surtout cela = comment aussi retrouver le peu de mots d'hier mais qui faisaient tant et tant et tant = et tant = d'arrière-bouche = d'arrière-gorge = d'arrière-central = tout ce qui ne veut pas vraiment vraiment sortir de = cette cuisine ouverte par de grandes baies = cette campagne qui = revenir à cela oui = suspendre de grands morceaux de toiles dans les champs comme un quelque chose resté en plan = ici et pas ailleurs et maintenant = à l'endroit précis du phénomène autrement appelé stéréoscopics = et qu'il faudra bien tenter de déterminer une bonne fois tout en conservant à l'esprit l'invisibilité médiatique de = toute espèce d'écritures =

DEUXIÈME JOUR = brigitte jean écrit jour de la narration dite = déjà dite = déjà entendue et ici et ailleurs et maintenant et un autre jour mais sans = l'obligation de visualiser même intuitivement (tu m'entends) ce qu'il adviendrait de cette fin de journée sans = aucune des promesses ne sera ni reprise ni tenue ni retenue ni même sans = repli sur soi et rien d'autre qu'un amas de doutes un peu nauséabonds = on aurait pu dire ici nauséeux ou encore boueux ou encore = brigitte jean écrit c'est très bien ainsi = c'est très bien et très très bien = avec ce rien du deuxième jour constitué ni de vide ni de de et de ce qui suit = et cela pourrait suffire = donc =

TROISIÈME JOUR = brigitte jean écrit jour de décompression malgré tout = plus justement dit de décomposition malgré tout = oui et malgré le fait que tout pourrait effectivement = écrire un peu plus loin = un peu plus hétéronyme = dans un jour un peu plus jour = encore écrire un jour + un jour + un jour déjà passés sans cigarette sans café sans vin rouge et sans ces grands dessins dans la nature = dans cet état d'esprit-là = alors que rien ne permettait de situer le point de vue d'où je me trouve et pourtant = la lumière fut si belle hier sous les grands arbres dégoulinants qu'on aurait pu vous y reprendre en = lente marche ascension qui débouche sur = le bas d'une page =

QUATRIÈME JOUR = brigitte jean écrit ne pas attendre le vingt-deuxième jour pour se dire qu'il s'agirait alors (mais alors et pour vous) d'une métamorphose de la lumière = jouer l'ensemble constitué par l'utilité de chaque mouvement = chaque mot là qui tient plus du déplacement que de la distance ainsi parcourue = chaque mouvement + chaque lien + chaque relation établie + dommages collatéraux à toute valise et au gré des = et des = s'enfoncer à cet instant précis dans une arrière-cour avec ses boites ses cartons ses poubelles ses ressentis = qui débordent semblent déborder toujours = toujours autant =

CINQUIÈME JOUR = brigitte jean écrit cela et sans atout ni handicap juste ce son plutôt typique et strident = jour de plis sous les paupières et sous le ciel = jour de plomb durant lequel il s'agirait de ne pas tourner autour = des autres textes = des autres dessins-lumières = retourner voir ce qu'ils cachaient alors et qui n'émergeait pas malgré = les autres textes = les autres dessins-lumières = malgré vos tentatives assez pathétiques ma foi mais pas encore vraiment tout à fait = mais brigitte jean écrit ne pas écouter la mère et la fille posées là dans le fauteuil moutarde d'une salle d'attente granuleuse = ne pas penser à elles ni même à cela = mêmes cheveux = mêmes yeux = mêmes fesses = mêmes voix = ne pas écouter le flot de l'une et l'autre intervertibles sur le fauteuil sauf peut-être les plis du milieu du corps =

SIXIÈME JOUR = brigitte jean écrit se dire que finalement tout n'est qu'une question de = moyen (page + encre + force de communication + voix additionnelles) = une question qui amènera cette textualité-là et pas une autre au bord de = la piscine = au bord d'une victoire au second tour = d'un quick vert et rouge et parfois blanc = cette textualité-là et pas une autre qui a plus à voir avec le rebond en prise western que la trajectoire en prise eastern = cette textualité-là comme on dit de l'épaisseur d'une étoffe qu'elle ne ferait rien contre le javelot lancé à bout portant = et pourtant = passing-shot lifté court et croisé =

SEPTIÈME JOUR = brigitte jean écrit jour de fatigue devant le jour = de grosse fatigue comme on dirait de grosse grosse fatigue = comme on dirait pluriel du mot poésies = de tout ce qui constituerait l'ensemble d'un corps animé en multiples mouvements et autres émotions appelé poésies donc = ou encore poésies donc = en deçà et ailleurs dans un ailleurs bien descriptif et loin de tout ce corps qui pourrait révéler son jus à l'occasion de = N'Y PENSEZ MÊME PAS =

HUITIÈME JOUR = brigitte jean écrit renouer coûte que coûte avec le jour = avec un peu de respiration = avec ce qui ressemble à une respiration ou à de l'écriture et qui ne l'est peut-être finalement pas = pas plus = pas plus qu'une crotte de chien devant la porte d'entrée de la grande boulangerie d'une ville thermale = une écriture donc malodorante et finalement assez = poétique = assez glissante = une écriture dangereuse du pied gauche comme du pied droit mais pas politiquement reconnaissable ou alors = respirer de la merde ou alors = la déposer dans l'urne avec gants et pince à linge sur le nez ou alors = l'écrire =

NEUVIÈME JOUR = brigitte jean écrit jour autrement appelé jour du doute et de la fachine = regarder la terrasse déserte et votre vie qui ressemble déjà à = cet arsenal managérial postmoderne à = ces tables assez moches en plastique sur lesquelles les touristes posent leur cul trois mois dans l'année = à ce plancher pourri et que l'on pourrait répéter à l'infini = plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri plancher pourri = plancher pourri =

DIXIÈME JOUR = brigitte jean écrit ponctuer ainsi d'habitudes de petites vieilles le reste de la journée pour = interroger les fondements même de votre vie = questionner la confusion même entre décomposition avancée de l'être et de l'écriture = décomposition avancée de l'idée et de l'engagement = du jour dixième ou non = chercher à savoir qui regarde tes fesses là maintenant tout de suite qui = oserait là maintenant te mettre la main à la = brigitte jean écrit c'est cela le dixième jour juste après le neuvième jour et avant le onzième = c'est cela et bien cela inutile de le dire non non n'insistez pas = cela une pente un peu caillouteuse et des bosquets d'arbres séchés par appartenance famille et minutie à grands renforts d'économie d'énergie scrupuleuse et corporelle = ne pas oublier de mentionner l'auberge restaurant du bord du lac =

ONZIÈME JOUR = brigitte jean écrit jour du könnt Ich nach Haus = retourner le sens du mot retour = retourner à même le sens du mot retour = retourner à même le sens du mot espace et territoire et lieu et = glisser le long d'un recours aux forêts qui serait = puiser aux quatre coins de la pièce et se dire qu'il faudra vraiment faudra bien un jour = (le vingt-deuxième jour peut-être) = retirer les épines du pied comme le point d'interrogation final autant dire de suspension de la moindre affirmation de soi comme = revenir juste au début du début d'une velléité de plus = un regard sur la goulaine un peu basse sur = la vallée et puis tout ce qui pourrait constituer une bonne = culture d'entreprise = omelette sans casser d'oeufs = une majorité disponible pour approuver les lois les plus dures =

DOUZIÈME JOUR = brigitte jean écrit nous aurions pu lire du temps devant nous comme nous aurions pu lire du temps à perdre = au lieu de se le dire faire semblant d'appartenir à un présent un peu inaltérable = un peu inaliénable = un peu humain finalement qui se libérerait de toute contrainte qui ne soit autre que contrainte = en pierre bleue de tramayes = un ensemble de solitudes et de conséquences à celles-ci et à son propre choix même =

TREIZIÈME JOUR = brigitte jean écrit rétablir une certaine forme = d'équilibre ou de = quand bien même on s'achemine lentement mais sûrement vers une autre sorte de magma de signes = autrement & autrefois & il n'y a peut-être pas si longtemps que cela vous semblait aussi de la lecture = mais de la lecture entre les chiottes dames et les chiottes messieurs = donc au mieux rétablir une certaine forme de vérité qui pré-existe entre les lignes = revenir à cela = à la colline d'en face et à la tasse de café posée à même le sol = à l'instant du travail en vous sur vous et de l'écriture sans penser à la facture un peu salée de tout cela comme = à la facture un peu salée d'un beurre de guérande = comme à la facture un peu salée de vos tentatives d'autres vies entre les lignes = voilà on y revient (enfin) = à la ligne (enfin) = à l'entre lignes (enfin enfin) = reprendre cette activité qui consiste à écrire = malgré son appartenance viscérale bien que consciente à l'écriture même =

QUATORZIÈME JOUR = brigitte jean écrit toujours au fond la question du revenir = comme il y a toujours au fond la question de devenir = laisser l'écriture tout emporter sans aucun trajet pré-défini autre que celui qui = qui se = qui qui = à même la trace de vos souliers et de la trace =

QUINZIÈME JOUR = brigitte jean écrit j'ai un cuba en moi = tu as un cuba en toi = il a un cuba en lui = elle a un cuba en elle = nous avons un cuba en nous = vous avez un cuba en vous = ils ont un cuba en eux = elles ont un cuba en elles = même =

SEIZIÈME JOUR = brigitte jean écrit arriver juste à temps en ce lieu de non retour et d'eau bleue appelé piscine municipale = appelé longs sentiers sous les grands arbres et par tous les temps = appelé point final ou point virgule ou lieu de marge intense et tenu par sa propre marge = un fil noir et rouge = un fil rouge et noir = à moins que ce ne soit le contraire =

DIX-SEPTIÈME JOUR = brigitte jean écrit reposer tout le jour et le pied sur la colline = troncs noircis et droits et encore debout = troncs noircis et droits et couchés les uns contre les autres = reposer tout le jour et le pied le long d'une table en bois rectangulaire à moins que ce ne soit autre chose et quelqu'un d'autre vient qui s'assoit = là aussi et encore = et comme tous les matins avec cette désinvolture feinte et dans le regard l'harassant espoir que quelque chose d'autre puisse se passer = ou non = mais qu'au bout plus rien ne le retienne ici = entre les regards = alors même que les tables du fond de la salle sont étonnamment plus foncées = moins usées au coude = plus plates aussi (= plus asiatiques donc) =

DIX-HUITIÈME JOUR = brigitte jean écrit passer de justesse entre les choucroutes et fêtes de la bière pour éviter la question de se savoir encore en vie = ou non = plutôt non =

DIX-NEUVIÈME JOUR = brigitte jean écrit placer la tête au sommet du crâne = avec ce que vous savez de vous = et des autres = au moment là encore de vous asseoir et tout en le sachant bien = NON NE NIEZ PAS = en plein milieu du plus inapproprié de votre histoire
= cet endroit avec juste un peu de = bonne conscience = autant dire bonne figure devant la dictature des corps celle bien celle établie et perpétuée par = vous n'oublierez pas s'il vous plaît le pourquoi vous tenez absolument à vous asseoir là et pas ailleurs et à placer la tête au sommet du crâne et pas ailleurs et toute tentative de = je veux dire et penser et croire réelle de = apprivoisement = passe elle aussi par là = nulle part ailleurs = et sans rien d'autre que = un agencement et dans la nature comme dans un tableau =

VINGTIÈME JOUR = brigitte jean écrit ne rien vous sans rien vous demander d'autre que ce qu'il y a de commun entre vous et la dérive des continents c'est plutôt = la dérive = lente et sûre = lente et presque raisonnée = lente et qui vous déplace la moindre parcelle vers ce qui fait de vous déjà une petite vieille pétrie avec ou sans dentier = ce qui fait de vous déjà le vingtième jour de votre propre journal sans acouphène = et une bonne soupe au vermicelle = allez gloup = brigitte jean écrit gratter ces petites plaies sur le dos de la main avec la main = avec le pied = avec l'autre pied = avec ce que vous savez de vous et des autres faire un livre une bibliothèque un pic une péninsule une caravane une bassine une baignoire un jardin d'agrément avec dans le bas le long de la lumière des rangées de = fraisiers = des rangées de framboisiers = de condamnés à mort = plutôt s'asseoir se lever ou = s'asseoir se lever dans le flot ininterrompu des cafés qui cachent si mal = qui ponctuent si bien = vos début de journées douloureuses =

VINGT-ET-UNIÈME JOUR = brigitte jean écrit l'ossature même du jour en forêt vous ferait le plus grand bien = à l'heure où lentement se laisser déborder par tout un tas de responsabilités nécessaires à la bonne marche de la ferme = de la famille = à la bonne marche du siècle = vous tiendrez vous dans l'absolu retrait du reste des choses sans que ces petites fractures vous rappellent à l'ordre et à la moindre occasion = sans cette constante pluie fine et grise sans = l'isolation du plafond qui = sans que ces petites fractures se rappellent à vous et à votre condition et vous savez bien (pourtant ce qu') il se passe alors et juste au moment où = vous placez la tête au sommet du crâne = ce qu'il se passe et ce qu'il ne se passe pas = surtout pas = et le voir et le dire et bien le regarder = cette accélération des réformes = ce nombre incalculable de morts étendus de corps en morceaux de petits bouts d'os qui n'attendaient rien d'autre qu'une rafale ou deux pour se disloquer = une ou deux bonnes tentatives de rotules ou de fémurs éclatés = vous repasser en boucle le peu de choses à peu près claires qu'il reste = une autre vie et un hamac entre les grands arbres très colorés =

VINGT-DEUXIÈME JOUR = brigitte jean écrit décidément vous poussez un peu aujourd'hui = un cri un son un appel une alerte un prunier un chariot une locomotive une hirondelle un enfant une bêche une vérité un effet une acuité un chat un landau une brebis des cheveux une lèvre une dune une fêve un instant un cheval un pinceau une grue la terre un doigt une table un tabouret un bol un nuage un peuplier une courgette un piège un sentiment une mouche une herbe un gémissement (Le Signe =) vous poussez un peu aujourd'hui = mémé dans les orties = la porte de la remise = la brouette remplie d'eau = vous avancez lentement entre les herbes hautes et l'absolue nécessité de vous débarrasser du textuel en vous = de ce textuel même qui pourrait préfigurer un autre monde avec = ce textuel même qui pourrait véhiculer tout un tas de choses tellement intéressantes et aventureuses et bouleversantes et tellement tellement que c'en est assez =