Éclat du sensible (# 8) - Christophe Manon
 

 

 

, c’est ici toutefois que le dispositif se déploie, laissant s’épanouir dans la lumière accrue des paradigmes dont l’inflexion est aussi délicate que le trait d’une virgule. Ce que nous partageons là, quoi qu’il puisse advenir, ne disparaîtra pas. Peut-être même que le style

est superflu dans un semblable cas. C’est une énergie dont l’instabilité, parfois, entrave notre amplitude et il se pourrait bien qu’elle se déchire

sous l’effet conjugué de nos plasticités. Je connais tes désirs comme tu connais les miens. Pourquoi, dis-moi,

puisqu’il en va de même, ne pas laisser leur urgence réguler notre comportement ? Ce soir encore

je goûte avec plaisir des produits illicites. Il en est dont les propriétés sur mon cerveau stimulent

les facultés grammaticales ainsi que ma rigueur topologique. Il me vient une sorte de musicalité dont la cadence mineure vibre à mon oreille inexplicablement. Sa mélodie est alors

requise par une série singulière d’injonctions qui la somme de révéler sa fréquence. Elle semble avoir un rythme qu’en d’autres circonstances

je ne lui connais pas. Je ne puis cependant m’y fier aveuglément et c’est au fond très peu que je concède à l’organisation

de son vocabulaire. Ce ne sont pas des voix
que j’entends mais bien le bruit du temps

qui soudain s’organise et pour autant que je sois réceptif, j’en perçois les violentes secousses comme des coups portés à mon intégrité. Et même

s’il peut m’arriver d’user de tels artifices, je reste vigilant et jamais je n’oublie quelle est leur vocation première. Mais je dois bien admettre qu’en terme de syntaxe,

l’afflux se fait plus librement
et le texte s’écoule
ainsi qu’un flot tranquille.
Comment veux-tu
que je n’insiste pas

quand dans un tel moment les proportions s’inversent et plus rien ne retient

le mouvement obstiné de la phrase ? La méthode a du bon quoiqu’elle comporte un indéniable risque de perte de contrôle et que je sois propulsé à très grande vitesse sur des corniches à pic où le vertige

en permanence menace de me faire culbuter. Dans une telle pratique, le physique aussi est à contribution. Il faut de l’endurance et presque

une condition d’athlète pour ne pas s’épuiser au-delà de ce que le corps est en mesure de tolérer. Tout cela je le sais et c’est pourquoi parfois

je me délasse à la façon d’un végétal après le passage tumultueux d’un orage. De la sorte, je reprends

force et ma vitalité s’amorce,

prête à recommencer le cycle et à prendre à nouveau la direction de crêtes d’où la vue dégagée offre à mes sens un panorama inédit. Mais lorsque tu caresses mon torse essoufflé ou lorsque tu m’enlaces, il se passe

un phénomène d’une telle intensité que je suis soulevé et je prends mon envol

vers des espaces situés bien au-delà du sol. Une fois de plus, c’est dans la descente que guette la menace et qu’avec prudence il faut que je manœuvre. De même, j’en ai la conviction, nos rêves se rejoignent la nuit

en un endroit secret et s’entretiennent en silence avant de s’effacer et de céder la place à d’autres accointances. Cependant ces élans

me paraissent souvent aussi inconsistants qu’une bulle

glissant sur la surface d’une onde agitée par la houle. Je voudrais leur donner un tour plus vigoureux, mais je bute et trébuche

et les mots que je t’adresse alors se dissolvent

dans l’air. Toutefois, mon esprit alerté par de soudaines décharges s’emballe et succombe à la violence

de pareils transports, tentant de saisir au passage de brèves intuitions dans une langue inédite et dotée d’un moteur

cylindrique à combustion interne. Par une suite chaotique d’accélération et de freinages, elle parvient au séjour précaire où la parole se matérialise en silence. Quel est cet impérieux besoin de rechercher toujours

dans les sphères lointaines une invisible trace de notre altérité ? Comme si désespérément nous tentions de flirter avec d’autres

espèces et de les rassembler sous le soleil abstrait de notre convoitise. N’est-ce là qu’un effet de notre démesure ou n’est-ce pas plutôt de nous-mêmes que nous sommes en quête ? C’est peut-être

que le lointain se tient dans la proximité et que ce qui diffère n’est souvent qu’un semblable qu’on n’identifie pas. Ainsi nos appareils dans leur complexité n’ont d’autre faculté que d’explorer le même. Au ciel

je ne vois rien qu’un bleu irréfutable ou bien le noir épais de la nuit qui s’allume. Point de grâce au-delà ni même le reflet d’un espoir insensé. Mais je ne souhaite pas pour l’instant

prolonger l’hypothèse, ayant le sentiment diffus de m’engager sur une voie qui n’offre pas d’issue. Trop souvent nous courrons après de vieilles lunes et des songes faciles et soudain

nous voilà dans l’impasse, buttant contre une invisible paroi. Car il ne suffit pas de tendre à exposer les faits pour trouver aussitôt matière

à les consolider. Ce soir,

je doute même de leur réalité et je peine à maintenir le cap que je m’étais fixé. Mais cela aussi

 

 

 

 

Christophe Manon - Paris - 30 Décembre 2012